« La véritable origine de K2000 » [mini-nouvelle]

K2000 dans une nouvelle de science-fiction gratuiteVoici une autre mini-nouvelle de science-fiction, produite dans le cadre d’un atelier d’écriture : « La Véritable Origine de K2000 » (vous vous rappelez peut-être de cette vieille série de SF américaine, dans les années 80 ?). Suite à la lecture du recueil « Divergences 001 », j’ai exhumé ce texte de mes dossiers et l’ai retravaillé. Ce n’est pas une uchronie, mais il fait intervenir l’un des thèmes favoris de cette branche de la SF : le voyage temporel et ses conséquences.

Mais je n’en dis pas plus et je préciserai d’ailleurs le sujet de l’atelier en bas de cet article pour ne pas révéler trop d’éléments de cette nouvelle. Initialement, ce texte comptait 500 mots, il en fait aujourd’hui 970. Bonne lecture !


 

LA VÉRITABLE ORIGINE DE K2000

La matérialisation se fit en douceur, sans secousse. Le véhicule temporel avait pris l’apparence d’une antique voiture et le soleil pénétrait à flots par le pare-brise. Nous nous trouvions sur un parking goudronné des plus hideux, rempli d’autres consommatrices d’énergie fossile.

— Tout compte fait, j’irais bien dans le futur, pour voir comment ce sera… dis-je à l’ordinateur de bord. Tu veux pas m’emmener dans l’autre sens ?

— Vous vous croyez sur le point de rencontrer les Éloïs du livre de Wells ? ironisa la machine. Je suis paramétré pour transporter des passagers uniquement vers la source du temps et je ne peux faire le voyage retour qu’à vide, comme Choron sur le Styx. Ce n’est pas la première fois qu’on me demande ça et sûrement pas la dernière… Vous êtes tous pareils, vous les humains : chacun se croit plus malin que les autres et cherche à obtenir des passe-droits.

— Non mais pour qui tu te prends, tas de ferraille ? m’emportai-je en tapant du point sur le faux volant. T’as pas de leçon à me donner !

— Vous devenez désobligeant, Monsieur Pernaux. Choron aussi doit être agacé par les travers de votre espèce… De toute façon, vous n’avez pas d’autre choix que de descendre, d’accomplir votre mission et de vous donner la mort pour pouvoir revenir dans votre présent. Rien ne sert plus d’en débattre maintenant, il fallait y réfléchir à deux fois avant de répondre à l’annonce du Professeur Schmaltz et de signer votre contrat…

J’étais sur le point de lui balancer une réplique cinglante, quand un doigt tapa au carreau, à ma gauche. Je tournai la tête et découvris une jeune femme qui me dévisageait de ses grands yeux bleus. Une petite brune aux formes généreuses, à la taille ceinte dans une robe fleurie, tenant d’une main des sacs plastique remplis de courses. Je la contemplai un long moment, subjugué par sa beauté, si bien qu’elle finit par me faire signe de descendre la vitre. J’obtempérai en tournant une antique manivelle.

— Bonjour Monsieur. Je vous ai vu vous énerver tout seul dans votre voiture, alors… je me demandais si tout allait bien ?

Surprenante, cette sollicitude. Ce n’est pas en 2079 qu’on s’inquiéterait ainsi pour un inconnu… Elle semblait étonnée de voir quelqu’un parler seul dans son véhicule, mais je me rappelai qu’un siècle plus tôt, ils ne connaissaient ni les téléphones portables, ni les IA domestiques qui leur avaient succédé. Profitant de la poignée de secondes que dura ma réflexion, une boule de poils jaillit sur mes genoux : c’était Diego ! Mon ouistiti domestique avait réussi à se faufiler dans l’habitacle avant le départ, sans que je le voie. La sale bête, je lui avais pourtant formellement interdit de venir !

— Salut poulette ! cria l’animal. Tu crois peut-être que mon maître délire dans cette voiture, mais en réalité, c’est un voyageur du futur qui se dispute avec la machine à remonter le temps qui l’a…

Tandis que je bâillonnais mon singe, la jeune femme marqua un mouvement de recul. Sa surprise était compréhensible : un animal doué de parole, ça n’existait pas dans son époque. Je lui souris aimablement, il ne fallait pas qu’elle s’en aille.

— Bonjour Mademoiselle. N’ayez crainte, je répète juste un numéro de ventriloque…

— Ah, c’est donc cela, fit-elle avec un soupçon de négligence. Dans ce cas, je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

Elle m’adressa un sourire charmant qui me fit littéralement craquer – mon cœur se lança dans un sprint olympique –, puis elle se détourna de moi pour repartir. Il fallait que je trouve un moyen de prolonger notre échange !

— Attendez, Mademoiselle !

Elle s’arrêta pour me lancer le coup d’œil méfiant de celles qui ont l’habitude d’être abordées par les hommes. Je n’avais pas plus de trois secondes pour la retenir.

— Oui ?

— Euh…

J’avisai les sacs qu’elle portait.

— Vous ne me dérangez pas du tout, continuai-je. Ma session d’entraînement est justement finie. J’aimerais beaucoup me faire pardonner de vous avoir inquiétée inutilement. Je peux peut-être vous aider à porter vos courses ?

Mon interlocutrice ouvrit la bouche pour me répondre, mais une voix couvrit la sienne :

— Monsieur Pernaux, annonça l’ordinateur de bord. Je vous rappelle que vous avez une mission à remplir.

— Oh… s’étonna la jeune femme. Votre numéro est saugrenu, mais votre talent est surprenant : je n’ai pas vu vos lèvres bouger ! Merci pour votre offre, mais je n’ai pas long à faire. Au revoir.

J’acquiesçai, avec un sourire crispé. Ce satané ordi ne pouvait pas la boucler deux minutes ?

— J’insiste. Cela vous fera aussi oublier la grossièreté de mon singe.

Je lui adressai mon sourire le plus charmant, caressant gentiment la tête de mon ouistiti, toujours juché sur mes genoux.

— Bon, j’accepte votre proposition, si vous ne faites pas dire n’importe quoi à ma voiture.

Elle éclata d’un rire franc en s’écartant du véhicule pour me laisser la place de sortir. Je mis Diego sur mon épaule en lui intimant le silence d’un froncement de sourcils, mais quand je voulus actionner la poignée de la portière, celle-ci refusa de s’ouvrir.

— Monsieur Pernaux, votre mission. Prenez l’arme dans la boîte à gants.

La jeune femme ne riait plus. Je lui jetai un regard embarrassé, me forçant à sourire pour donner le change.

— D’accord, cher ordinateur. Je vais prendre cette arme pour pouvoir me défendre contre les méchants intergalactiques.

— Ne dites pas d’idioties pour éviter d’effrayer cette demoiselle. Vous savez comme moi qui vous devez tuer et qu’une amourette de passage n’est pas recommandée.

— Monsieur, vous êtes un goujat, s’indigna la jolie brune.

Elle avait le feu aux joues, ce qui la rendait encore plus charmante. Mais je n’eus pas le loisir de l’admirer plus longtemps car elle tourna les talons. Crétin d’ordi, aucune finesse ! J’essayai d’ouvrir la portière sans succès.

— Monsieur Pernaux, prenez cette arme et je déverrouillerai la voiture, dit l’IA.

Chaque seconde comptait. Par la fenêtre restée ouverte, je vis la jeune femme s’éloigner, tourner à l’angle de l’allée pour ne plus laisser paraître que sa tête au port altier qui se balançait au rythme de sa démarche.

— Raah, pestai-je en me penchant vers la boîte à gants. C’est bon, tas de ferraille, je vais la prendre ton arme !

Il s’agissait d’un authentique pistolet d’époque, avec balles en métal, détente mécanique et poudre. Qu’il pesait lourd ! Une précaution de l’équipe de Schmaltz au cas où je me ferais prendre.

— Dois-je vous rappeler l’enjeu de votre mission et le montant de la prime qui vous est assurée par le contrat en cas de succès ? me sermonna la machine.

— Inutile, ouvre la porte.

L’IA s’exécuta et je pus enfin sortir de ma prison, Diego sur l’épaule, pistolet à la ceinture.

Les arbres au bord du parking arboraient des fleurs blanches, ça sentait bon le printemps. Les pare-brises et les carrosseries reflétaient la lumière du soleil matinal. Des gens allaient et venaient, l’air affairé, poussant devant eux des chariots métalliques sur roulettes ou chargeant le coffre de voiture pourvues de quatre roues… Si je n’avais pas eu connaissance de la date exacte, j’aurais pu me croire au Moyen-âge !

D’un regard, je localisai la jeune femme. Mais avant de m’élancer, je me penchai par la fenêtre du véhicule temporel et dis à l’ordinateur :

— Hé, tas de ferraille, j’espère que tu finiras tellement rouillé que même Choron ne voudra pas t’emmener à la casse !

Sans attendre ses protestations, je m’élançai à la poursuite de la jolie brune qui avait ravi mon cœur. Je la rattrapai au moment où elle s’engageait dans une autre allée, peut-être celle où se trouvait sa voiture. Je lui posai la main sur l’épaule, mais elle se dégagea brusquement, des éclairs dans les yeux.

— Mademoiselle, excusez-moi ! Je ne voulais pas vous offenser, je teste juste différentes personnalités pour voir leurs effets sur les gens, pour augmenter l’impact émotionnel de mon spectacle sur le public.

— Ah ça, pour augmenter l’impact, on peut dire que c’est réussi ! répliqua-t-elle, farouche.

— Je suis navré, je débute… Disons que cette expérience me servira de leçon ! Je peux ? ajoutai-je en tendant la main vers ses sacs en plastique.

Le visage de la jeune femme se radoucit et elle me confia ses achats.

— Je m’appelle Claire.

— Marc, enchanté. Et voici mon ouistiti, Diego.

Elle reprit sa marche, dans sa petite robe à fleurs d’où émergeait ses longues jambes.

— Il fait partie de votre spectacle, alors ?

— Non, humaine innocente : je suis le spectacle, répondit mon animal.

— Diego, grondai-je, je te mets une muselière si tu ouvres encore ta bouche de primate inférieur.

Le singe se renfrogna sous la remontrance, mais n’ajouta plus rien. Claire sourit, un brin amusée. Je craignais que ce petit numéro ne finisse par la lasser.

Elle s’arrêta devant une petite voiture grise dont elle sortit les clés de son sac à main, avant de froncer les sourcils.

— Un singe qui parle et une voiture intelligente… dit-elle. À mon avis, ça fait beaucoup de frivolités pour un seul spectacle. Si vous voulez avoir du succès, il ne faudrait en garder qu’un pour ne pas perdre les gens.

Elle avait l’air très sérieuse, alors que je n’avais jamais envisagé de me produire sur scène. Pourtant, je voulais prolonger notre conversation par tous les moyens, avant que sa portière ne se referme définitivement sur notre rencontre. Déjà, elle glissait sa clé dans la serrure et la déverrouillait.

— Je préfère garder la voiture intelligente, Diego est trop imprévisible.

Je foudroyai l’animal du regard pour étouffer son insurrection dans l’œuf.

— Ce serait comme une voiture qui viendrait du futur, dans ce cas ?

— Oui, de l’an 2000.

— C’est un drôle de cas…

— En effet. Je pourrais d’ailleurs l’appeler Cas-2000.

— Ça ne marchera jamais en France. Le public des théâtres est peu sensible au fantastique…

— À la science-fiction, vous voulez dire, la coupai-je.

— Oui, c’est pareil de toute façon. À la rigueur, adaptée au cinéma, votre histoire a peut-être une chance. Et encore…

— Mmmh. Vous avez raison, il faudrait peut-être que j’aille trouver un réalisateur américain, ce sont des précurseurs dans ces genres.
Mais bon sang, qu’est-ce que j’étais en train de lui raconter ?

— Pourquoi pas, poursuivit-elle. Mais il faudrait un titre plus accrocheur que Cas-2000 car les Américains traduisent le mot Cas par Case… Et les Français liraient ça Case-2000. Pas terrible.

— Pas faux. Je vais y réfléchir. Merci du conseil.

Il me fallait quitter ce terrain glissant en changeant de conversation, mais elle ne m’en lassa pas le temps.

— Vous avez fait dire à votre voiture que vous aviez une mission, un peu comme un agent spécial ou un chevalier ?

— Oui, plutôt un chevalier. Un chevalier servant, ajoutai-je avec un sourire enjôleur.

— Le chevalier conducteur, le Knight Rider ?

Décidément, elle ne lâchait pas l’affaire.

— Ça me plaît bien comme titre ! me forçai-je à dire. En plus, on trouve la lettre K au début de Knight, comme le mot Cas. Vous avez de bonnes idées. Vous parlez l’anglais ?

Enfin une bonne occasion de changer de sujet, de discuter voyages ou culture anglophone.

— En fait, mon père est producteur. Il est américain et ma mère est française. Je peux vous le présenter, il connaît des réalisateurs sérieux. Mais je veux 20 % sur vos bénéfices s’il retient votre idée. Entendu ?

Qu’est-ce que je risquais ? Mon concept était creux, je n’avais pas de scénario…

— C’est d’accord. En échange d’un dîner avec vous pour fêter cette lumineuse idée.

La jeune femme m’adressa un sourire charmant et monta dans sa voiture. Elle y attrapa un calepin où elle écrivit quelques lignes avant d’arracher la feuille.

— Tenez, voici mon numéro et celui de mon père. Il est en France en ce moment, mais ne tardez pas à vous décider. Dites-lui que vous êtes un de mes amis, puis appelez-moi pour le restaurant.

Sourire jusqu’aux oreilles, j’acquiesçai tandis qu’elle démarrait et s’éloignait. Je venais de prendre une excellente décision, même si tout ça me paraissait un peu fou. Mon ex m’aurait sûrement jugé totalement irresponsable. « Un contrat est un contrat, une signature t’engage », m’aurait-elle asséné. Mais peu importait son avis, elle ne faisait désormais plus partie de mon monde. Ni de mon époque.

Une nouvelle vie se présentait à moi, possiblement placée sous le signe de l’amour. Sous le signe d’une démarche dont le déhanché me faisait déjà chavirer la tête… L’Amour valait mieux que de changer l’Histoire, honorer un contrat ou toucher une prime.

Quand le père de Claire aurait refusé le scénario que j’allais improviser en quelques jours, il me serait sûrement facile de trouver du travail en cette fin de XXe siècle. De plus, l’absence de fichage informatique me permettrait d’endosser une identité fictive sans attirer l’attention des autorités. Le plus fou dans tout ça, c’est qu’au terme de cette existence, j’allais mourir et mon esprit retournerait dans le corps que j’avais quitté, le 14 mai 2079 à 15 heures et quelques.

Ce serait sûrement étrange après autant de temps passé ici… Je retrouverais Schmaltz et ses comparses, pour qui je n’aurais disparu qu’une fraction de seconde. La machine à voyager dans le passé aurait sûrement rapporté ma désertion et leur présent inchangé serait la preuve irréfutable que je n’avais pas tenu mon engagement.

Mais pour l’heure, j’avais d’autres préoccupations bien plus attirantes. Ma nouvelle vie me tendait les bras ! Décidément, j’avais été bien inspiré de répondre à cette petite annonce !

 

FIN


 

J’espère que ce texte vous aura plu. Voici le sujet initial de l’atelier : « Un renommé scientifique à enfin réussi à créer une véritable machine à voyager dans le temps. Afin de tester son invention sur des humains, il avait besoin de quelques volontaires. Entrez dans cette machine et décrivez nous votre aventure ! »

Et les contraintes d’écriture étaient : la machine à voyager dans le temps parle (comme K2000) ; il y a un passager clandestin dans la machine ; ce voyage est comme un rêve, il vous faut y mourir pour en revenir vivant.







Déjà 8 commentaires pour “« La véritable origine de K2000 » [mini-nouvelle]

  1. Anémone

    J’aime bien la chute.
    Le style est aisé, agréable à lire.
    Un point de détail “Sûrement compréhensible pour elle” cette formulation me paraît quelque peu ambigüe, car les deux points qui suivent semblent laisser entendre que ce qui est énuméré est donc compréhensible pour elle, alors que ce qui est compréhensible non pour elle mais pour le narrateur, ou le lecteur, c’est sa surprise.

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    1. Jérémie Auteur de l’article

      Bonsoir Anémone,
      Merci pour ton commentaire ! J’ai bien relu le passage que tu cites et je comprends que tu puisses y trouver une ambiguïté. Pourtant, ça me semble cohérent que le personnage suppose ça. Dans ma tête, il n’y a pas de narrateur à prendre la parole pour insérer un commentaire explicatif.
      Et je ne vois pas très bien comment formuler les choses autrement pour lever cette ambiguïté possible… On est parfois obligé d’accepter que certaines possibilités d’interprétation coexistent, chaque lecteur a sa propre perception 😉
      A bientôt,
      Jérémie

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  2. boyer

    j’ai bien aime votre récit c’est vraiment bien chercher je n’ai pas lu les autres mais je le ferai des que j’aurai un petit temps

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    1. Jérémie Auteur de l’article

      Bonjour et merci pour votre commentaire. J’espère que les autres textes vous plairont aussi 😉
      A bientôt,
      Jérémie

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