“Misère” : la téléréalité de la rue [mini-nouvelle]

mini-nouvelle de science-fiction anticipation gratuiteÇa faisait longtemps que je n’avais pas publié de mini-nouvelles ! En voici une de 1100 mots qui a pour sujet les dérives de la télé-réalité dans un futur assez proche.

Cette histoire d’anticipation a été initialement écrite pour un atelier d’écriture. Je l’ai retravaillée et augmentée. Je vous en dis davantage à la fin de cet article pour ne rien gâcher à votre lecture.


 

MISÈRE

La sortie du quartier restait introuvable. Pourtant, le périphérique était proche, mais l’absence de lumière m’empêchait de distinguer les indications des panneaux routiers… Dans ce secteur de la ville, la municipalité avait abandonné certaines de ses missions depuis des années : éclairage public, entretien des chaussées, évacuation des déchets, etc.

Le cœur battant, je quittai l’artère principale pour tourner à droite dans une ruelle sombre. Les pneus crissèrent. J’accélérai et repassai en troisième. Je comptais sur la chance pour réussir à m’échapper de ce labyrinthe goudronné. L’aile droite de ma voiture percuta une poubelle d’où débordaient des monceaux d’ordures, mais je ne ralentis pas. Une pluie de déchets se répandit sur mon pare-brise et devant l’entrée d’un immeuble décrépi.

Dans mon rétro intérieur, les phares menaçants s’engagèrent à ma suite. Au volant du van technique de notre chaîne Réali-télé, Mélissa devait être folle de rage. Surnommée « le dragon » (dans son dos, bien évidemment), elle était crainte pour ses colères dévastatrices par toute l’équipe de l’émission. Cette fille avait vraiment un grain et il s’avérait délicat et dangereux de travailler avec elle.

Et là, c’était après moi qu’elle en avait. Je savais qu’elle ne me lâcherait pas avant de m’avoir réduit en charpie… Il faut dire que je venais de ruiner la conclusion de plusieurs mois de travail. En effet, nous suivions la déchéance d’un sexagénaire prénommé Albert, depuis son licenciement suite au plan social d’APS Motors. Une victime parmi d’autres du déclin de l’industrie européenne…

Le directeur de l’émission l’avait soigneusement sélectionné parmi le millier de personnes concernées : à son âge, il était quasiment impossible de retrouver du travail et il n’avait pas pris les mesures nécessaires pour s’assurer une retraite minimale. Pas d’amis proches ni de famille, personne vers qui se tourner pour chercher de l’aide.

Nous l’avions filmé pendant le mouvement de grève des salariés aussi désespérés qu’impuissants, puis pendant les douloureuses semaines qui suivirent la fin de la mobilisation. Quand il s’était fait expulser de son logement quelques mois plus tard, nous étions là également. Comme prévu par notre supérieur, la rue était alors devenue son nouveau lieu de vie…

L’émission, intitulée « Misère », explosait tous les records d’audience. Mélissa et moi le suivions au jour le jour à travers la ville, dans son errance pour faire la manche, fouiller les poubelles et trouver un refuge afin de passer la nuit. Une fois par semaine, il nous accordait une interview pour dresser un bilan de sa situation, de ses difficultés et de ce qu’il avait surmonté. La seule raison pour laquelle il acceptait cette humiliation publique hebdomadaire était le gros chèque promis par Réali-télé s’il résistait à cette épreuve pendant deux ans.

Aujourd’hui, suite à une altercation avec deux gars dans ce quartier mal famé, le pauvre vieux s’était retrouvé à se vider de son sang entre deux poubelles. Mélissa, la commentatrice, m’avait interdit d’appeler les secours : en plus d’une économie pour la chaîne, nous tenions un dernier acte sensationnel pour l’émission. « On va faire le buzz ! » m’avait-elle affirmé, le visage étiré par un rictus victorieux. Nul doute qu’un tel évènement allait booster sa carrière. Elle serait LA commentatrice ayant couvert la mort d’Albert et la chaîne nous défendrait devant un tribunal si on nous inculpait pour non-assistance à personne en danger.

J’avais soudain vu en ma collègue un prédateur sadique… En même temps qu’un profond dégoût de moi-même et de notre voyeurisme s’emparait de moi. Honteux, j’avais jeté la caméra par terre et l’avait brisée d’un coup de talon. Puis, je m’étais enfui jusqu’à ma voiture sous les vociférations de Mélissa. Le fait que je me tire à un moment aussi crucial avait dû la mettre dans une telle rage qu’elle n’avait même pas pensé à utiliser son téléphone pour filmer l’agonie d’Albert ! À la place, elle avait choisi de me poursuivre avec le van de la chaîne pour me faire la peau.

Un autre coup d’œil dans mon rétro m’apprit d’ailleurs que je l’avais quelque peu distancée. Je débouchai dans une rue plus large, pris à gauche, puis m’engageai aussitôt dans une autre ruelle sur la droite. Nerveux, je ne lâchais pas des yeux mon rétro, si bien que je frôlai à vive allure une dame avec une poussette. Je vis alors les phares de Mélissa passer devant ma ruelle sans s’arrêter. Je l’avais semée !

J’arrivai sur une place avec une montagne d’ordures en son centre, recouvrant vraisemblablement un rond-point et débordant sur la chaussée. Devant un bar à droite, un groupe d’hommes discutaient en fumant. Ils me regardèrent en rigolant pendant que je décrivais deux tours de giratoire pour essayer de déchiffrer les panneaux directionnels. Je tentai ma chance dans la rue où je devinais l’indication d’un lycée. Il serait bien desservi par un grand axe.

Après une longue descente et plusieurs intersections où je guettais anxieusement la réapparition de ma poursuivante, je m’arrêtai à un feu rouge. Au bord de trottoir, je vis une valise usée. Sans doute la seule possession du pauvre bougre qui venait de commencer à jongler au milieu de la route avec des quilles bariolées, espérant récolter quelques pièces. Tendu, j’attendais le vert avec impatience en scrutant vainement les panneaux.

Arrivant de l’arrière, des phares éclairèrent alors la scène. Dans mon rétro, je reconnus le van qui s’arrêta à deux mètres de moi dans un crissement de frein. Elle m’avait retrouvé… Immédiatement, Mélissa descendit en hurlant mon prénom. Je me tassai sur mon siège. Cette fille était folle, elle allait me tabasser !

Elle s’approcha en criant des choses que mon cerveau paralysé ne comprenait pas. Mes doigts se crispèrent sur le volant. Lorsqu’elle fut à ma hauteur, je croisai son regard dément. La peur me prit au ventre.

« Sors de là, abruti ! »

Elle tendit la main pour ouvrir la portière, mais je l’avais verrouillée. Heureusement… Elle gronda de rage. Je m’aperçus alors qu’elle était armée du pied de caméra. Elle allait fracasser ma fenêtre !

Hors de question. Elle leva le bras, j’écrasai la pédale d’accélération… et le jongleur par la même occasion. Par l’intermédiaire du volant, je ressentis le choc jusque dans mes épaules. Le cri me serra le cœur.

J’écrasai cette fois la pédale de frein. Mon véhicule s’arrêta quelques mètres plus loin. J’en sortis en catastrophe pour constater les dégâts et porter secours au malheureux dont le corps faisait un angle inquiétant. Je m’agenouillai auprès de lui, désemparé. Je tournai la tête vers Mélissa en quête d’aide, mais je me figeai : elle venait de dégainer son téléphone et, avec un sourire satisfait, elle nous filmait, le blessé et moi. Là, c’était vraiment la goutte de trop… Je serrai les dents et les poings, tandis que la colère me submergeait.

La mort surgit parfois là où on ne l’attend pas.

 

FIN


 

Vous l’aurez compris, la téléréalité m’interpelle surtout pour son côté voyeuriste, et parfois sans limite ni moralité… :-/ Mais j’imagine que ce genre de texte ne touche que des gens qui, comme moi, s’interrogent.

texte de SF sur les dérives de la téléréalité

 

Cette histoire est la version augmentée d’un texte de 500 mots écrits en mars 2013 dans le cadre d’un atelier d’écriture pour le jeu « Le Détrôné » sur le forum Écrire Un Roman. Je l’ai retrouvé récemment dans un fichier et l’ai sérieusement dépoussiéré (ça me fait voir que mon écriture a évolué).

Voici le sujet initial : « Un personnage erre dans une ville oppressante. Il veut fuir la ville, mais celle-ci semble le retenir… » Il était dérivé d’une citation de Ville, d’Eugène Guillevic :

« Cloisonnements: la ville
Est toujours un conflit
Entre l’ouvert et le fermé,
Entre besoin d’espace
Et refus de l’espace. »

Et il y avait 3 contraintes d’écriture pour pimenter l’atelier :

  1. Une valise se trouve sur le trottoir
  2. La femme de la télévision semble le suivre
  3. Pourquoi n’y a t-il plus d’éclairage ?

Tiens, ça me donne envie d’y participer de nouveau ! J’avais arrêté car je manquais de temps dans mes semaines et que j’avais (j’ai toujours) assez de choses comme ça à écrire… Mais la régularité de l’exercice et les côtés inattendus des sujets nous permettent d’explorer des sentiers que l’on n’emprunterait pas tout seul !







Déjà 2 commentaires pour ““Misère” : la téléréalité de la rue [mini-nouvelle]

  1. Fred

    Sympa dis donc.
    Du rythme, du suspens, des réflexions.
    Quelle imagination ! J’aime beaucoup.
    Il y aurait de quoi approfondir encore, et poursuivre. Je veux connaître la suite !

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