« À vos Plumes ! » : nouvelle humoristique sur un sujet pas très drôle…

angelots dessinant des caricatures, Charlie HebdoDeux ans après l’attentat du Charlie Hebdo, je publie cette nouvelle en mémoire des victimes, de toutes les victimes des intégristes de tout poil et de tout continent : À vos Plumes ! Je lui ai volontairement créé une couverture très kitch, j’espère que vous en apprécierez le côté dérision, tout autant que celui qui est présent dans le texte. Bonne lecture !

Lorsque des angelots insouciants jouent avec de l’encre magique, ce sont les humains qui risquent d’y laisser le plus de plumes…

[2 000 mots – 10 minutes de lecture]
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histoire humoristique en hommage aux victimes de l'attentat du Charlie Hebdo, par Jérémie Lebrunet

Crédits photo : blog La Belle époque

 

À VOS PLUMES !

 

Une joyeuse effervescence régnait dans la salle. Les flacons d’encre magique passèrent de main en main. L’ange Gabriel s’empara d’un petit pot, puis reprit place à côté de son binôme, un blond nommé Raphaël. Chacun s’arracha une plume et étala un nuage d’un blanc immaculé sur son plan de travail.

— Bon, écoute ! s’exclama Raphaël. J’ai une idée pour tester l’obéissance d’un homme. On va bien se marrer, tu vas voir !

Il mania sa plume avec application sur le petit cumulus, la trempant régulièrement dans le pot d’encre… Il tirait la langue, signe chez lui d’une intense concentration. Le visage d’un vieux barbu apparut peu à peu sous les yeux intrigués de Gabriel.

— Il aura une voix de tonnerre qui impressionnera sûrement le mortel. Je vais lui demander de sacrifier son fils en haut d’une montagne, haha !

Raphaël claqua des doigts et le dessin se matérialisa sur la Terre des hommes.

— Ah non, pas de sacrifice humain, on a dit ! s’offusqua Gabriel. C’est cruel.

Son cri avait attiré l’attention et le silence tomba sur l’assistance.

— T’as qu’à lui demander de tuer un poulet, continua-t-il. Ce sera bien suffisant.

— Bah non, il fait pas de vaudou, lui. Toute façon, c’est trop tard, regarde.

Tout le monde tourna la tête vers l’écran qui trônait au centre de la salle. L’opérateur technique qui assistait les anges avait basculé l’image sur la caméra portée par un chérubin dont la mission était de suivre la création magique et ses effets. À la demande de Raphaël, le technicien fit défiler plusieurs jours en accéléré après que le message ait été délivré à un vieil homme. C’était bien pratique que le temps terrestre soit si malléable.

Le vieillard, le visage baigné de larmes, traînait un enfant aux mains ligotées sur un chemin de montagne. La voix de l’opérateur tomba des haut-parleurs :

— Un certain Abraham et son fils Isaac, sur le Mont Moriah.

Une fois au sommet, le patriarche allongea son fils en travers d’une grande pierre plate et, d’un geste hésitant, sortit un couteau de sa toge.

— J’peux pas te laisser faire ça, s’agaça Gabriel.

Et il s’empressa de dessiner un angelot pour annoncer au vieillard qu’il avait prouvé sa foi et pouvait laisser la vie sauve à son rejeton. Soulagés de ce revirement de situation, le père et son enfant rejoignirent leur communauté.

Azazel, un brun ténébreux de la table d’à côté, les interpella alors :

— Hé, matez ça, les gars ! Votre gugusse vient de créer une religion : le judaïsme. Et il a pas mal d’adeptes. Raphaël, mon vieux, t’as carrément déconné… Tu devrais essayer de les faire redevenir païens.

— Ah ouais, bonne idée, fit Raphaël. Y’a qu’à leur envoyer un veau d’or, je suis sûr qu’ils vont l’adorer, je suis très doué pour dessiner les veaux !

Nouveau dessin, claquement de doigts et matérialisation d’une statuette dorée au milieu d’un groupe de mortels quelques siècles plus tard. Le veau d’or captiva immédiatement la foule qui s’agglutina autour de lui. Certains commencèrent à se prosterner à genoux.

— Merde, regarde : y en a un qui casse des tablettes de pierre sur mon veau !

— Oh le con, fit Gabriel. Il va tout foutre en l’air. V’là qu’il engueule les autres, maintenant. Opérateur, c’est quoi son nom à lui ?

— Moïse, répondirent les haut-parleurs. Un orphelin sauvé des eaux par un pharaon. C’est le chef du groupe. Ils l’ont suivi dans le désert à la recherche de la terre qu’un autre ange vient de leur promettre.

— Héhé, je t’ai eu Raphaël, railla Azazel. C’est moi qui viens de lui parler de la Terre Promise. Tu t’es fait battre par un humain enfiévré ! La honte…

Raphaël jura de plus belle.

— Bon, ça suffit, à mon tour de m’amuser, dit Gabriel. Opérateur, s’il vous plaît, vous pouvez me trouver une femme stérile ? Je vais lui faire un petit cadeau, hihi…

Il dessina un personnage à son effigie, puis il claqua des doigts. L’apparition se dirigea vers une humaine désignée par l’opérateur et lui annonça qu’elle était enceinte.

— Mais toi aussi, tu fais des conneries, siffla Raphaël. Regarde sa fiche biographique : t’en as choisi une qui n’a jamais couché !

— Qu’à cela ne tienne, les humaines sont crédules : je vais lui dire que c’est Dieu le responsable. Qu’elle se réjouisse ! Maintenant, j’ai plus qu’à dessiner l’embryon dans son ventre…

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Dans la salle, les plumes dansaient sur les nuages, les doigts claquaient et tout le monde se délectait des réactions des humains, projetées sur l’écran central. Bientôt, le gamin sans père dessiné par Gabriel naquit et grandit. Sa condition spéciale lui monta à la tête, si bien qu’il s’autoproclama « fils de Dieu » et fonda une nouvelle religion, le christianisme. Il répétait aux gens de s’aimer les uns les autres.

— Ah ! Une religion d’amour… Il est sympa, mon protégé. J’aime.

— Ton protégé ? coupa Azazel. Tiens, qu’est-ce que tu penses de ça ? J’ai dit à un de ses disciples que la Terre Promise serait rien qu’à lui. Ça marche à chaque fois avec les humains…

À l’écran, Gabriel vit des soldats romains emmener le jeune mégalo. Il afficha une mine dépitée…

— Roooh, t’es chiant Azazel, pourquoi tu fais ça ? J’avais pas fini de jouer avec lui et cette religion d’amour aurait pu avoir des effets positifs sur…

— T’es vraiment un idéaliste, ricana le trouble-fête.

— Attends, tu vas voir de quoi il est capable, l’idéaliste…

Gabriel dessina un nouveau portrait d’ange à son effigie, puis pianota nerveusement sur le coin de la table, la mine renfrognée.

— Tu fais quoi, Gab ? chuchota Raphaël.

— J’attends la fin de l’Empire romain, histoire qu’ils me salopent pas le boulot une deuxième fois. Ensuite, je fabriquerai une autre religion… … … Ça y est, les barbares les ont eus. Maintenant, regarde à l’écran.

Il claqua des doigts et sa création ailée se rendit dans une grotte pour parler avec un barbu, désespéré de n’avoir eu que des filles comme descendance. Comme il était instruit, cela fut facile pour lui de répandre les bases d’une nouvelle religion, l’islam.

— Je suis curieux de voir ce qu’Azazel va faire, maintenant.

Mais leur voisin ne leva pas le petit doigt contre ce projet. Au contraire, il aida même la jeune religion à se développer en saupoudrant plusieurs petits miracles ici et là, tout comme il le faisait déjà avec celle du gamin sans père, de l’autre côté de la Méditerranée.

— Tu ne trouves pas ça bizarre ? demanda Raphaël à voix basse.

— J’sais pas… il a peut-être fini par entendre raison.

Gabriel se sentit presque déçu d’avoir créé cette nouvelle religion pour rien. Les deux amis décidèrent alors de changer de terrain de jeu en traversant l’Atlantique et dessinèrent à quatre mains un gigantesque serpent à plumes. Son apparition chez les autochtones donna lieu à des cérémonies et sacrifices pour le moins pittoresques, jusqu’à ce que des explorateurs chrétiens arrivent avec des bateaux et mettent tout à feu et à sang.

— Alors Gabriel, t’en penses quoi maintenant de ta religion d’amour ? ironisa Azazel.

— Salaud ! Je vais t’étrangler !

Raphaël dut s’interposer avant que les deux anges n’en viennent aux mains. Gabriel se calma quand il réalisa que tout le monde les dévisageait. La colère bouillonnait toujours en lui. Pourquoi ce crétin s’évertuait-il à détruire toutes ses expérimentations ? Ça ne pouvait plus durer.

Il attendit que les autres retournent à leurs occupations avant de s’adresser au fauteur de troubles :

— Ok. Alors écoute-moi bien Azazel, je te lance un défi : je prends l’islam, tu prends le christianisme, et on va voir qui c’est le plus fort.

— Ça marche, mauviette, répondit l’interpelé avec un sourire mauvais. Que le meilleur gagne !

— Heu les gars, dit Raphaël, si ça vous dérange pas, je vais vous laisser avec votre guerre de religion, je préfère m’amuser un peu avec les scientifiques. Je pourrais leur montrer d’impossibles objets volants ou tracer des dessins géométriques dans les champs de maïs…

Gabriel insista auprès de Raphaël pour qu’ils échangent de place, afin que son concurrent ne puisse pas l’espionner. Chacun sortit un cumulus vierge de sa pochette, le posa sur la table et reprit son travail.

Les dessins de Raphaël bouleversèrent peu à peu la connaissance que les hommes avaient du monde, même si certains de ses interlocuteurs finirent sur un bûcher… C’était fou ce qu’on pouvait leur faire comprendre avec une pomme qui tombe ou une lunette astronomique !

Pendant ce temps, les manifestations magiques de Gabriel et Azazel envenimèrent rapidement les tensions qui existaient déjà entre les humains. Voix, visions, apparitions et autres miracles déclenchèrent chasses aux sorcières, lois contre les hérétiques, croisades pour des lopins de terre ou pour l’honneur… Les deux adversaires faisaient fi des dommages collatéraux, même au sein de leur propre groupe religieux.

Le silence plomba progressivement la salle : les autres anges étaient effarés par le duel qui avait lieu sous leurs yeux par humains interposés. Raphaël se désintéressa de ses scientifiques pour tenter de raisonner Gabriel, de lui dire d’abandonner cette folie, mais en vain. Il ne reconnaissait plus son ami…

Azazel multipliait les manœuvres pour attiser la haine des catholiques contre l’islam. Cela fonctionna particulièrement bien avec certains habitants d’Allemagne, sauf qu’ils se trompèrent de cible et s’en prirent aux Juifs. C’est donc par inadvertance que l’ange déclencha la Seconde Guerre mondiale. Mais pour les spectateurs présents, c’en fut trop : la plupart quittèrent les lieux en clamant que cette barbarie était inacceptable. On devait le respect à ces petits êtres dotés d’une âme, il ne s’agissait pas de jouets !

Mais les duellistes ne se démontèrent pas pour autant et redoublèrent d’ingéniosité pour manipuler leurs sujets les plus extrémistes, au détriment de tous. Gabriel envoya des avions sur des tours d’Azazel qui riposta en expédiant des troupes chez son adversaire pour s’emparer d’une ressource stratégique : le pétrole.

Depuis quelque temps, Azazel s’amusait régulièrement à inspirer des caricaturistes à travers le monde. Ceux-ci, entre autres choses, tournaient en dérision l’islam et le barbu de la grotte. Cela avait le don d’agacer Gabriel qui décida d’envoyer des fous armés de kalachnikovs contre les plus facétieux et les plus engagés d’entre eux.

— Quoi, tu t’en es pris à mes dessinateurs fétiches ? s’emporta Azazel. Mais ils étaient neutres, crétin ! Ils faisaient pencher la balance en faveur de la raison plutôt que de la superstition en se payant la tête de tout le monde, y compris celle des chrétiens. Même les bouddhistes y avaient le droit… Dis-moi Gabriel, tu connais la bombe atomique et les armes bactériologiques ?

— Oui, oui, t’inquiète, répondit l’ange sans lever le nez de son nuage. Je suis en train de te préparer une fournée de microbes et d’autres avions pour tes centrales nucléaires !

— Quoi ? Sûrement pas, c’est moi qui vais tirer le premier !

Et chacun poursuivit ses dessins avec frénésie. Les plumes dansaient sur les cumulus. Ils levèrent les doigts en même temps, prêts à les claquer. Les sourcils froncés, ils se défièrent d’un ultime regard où brillait la détermination…

— STOP !!! fit un grand barbu en pénétrant dans la salle. Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Gabriel, Azazel, je m’absente trente minutes le temps de la récréation et des élèves viennent me dire que l’humanité est exsangue ! Je me trompais en pensant pouvoir vous laisser seuls dans la classe avec le terrarium… Vous me décevez.

— Mais Monsieur, commença Gabriel. C’est Azazel qui…

— Ça suffit ! Je ne veux rien entendre. Vos agissements sont inexcusables.

Il s’approcha du moniteur sur son bureau pour consulter quelques variables et écarquilla les yeux.

— Non mais ça va pas, les garçons ! Comment avez-vous pu faire preuve d’une telle cruauté ? C’est bien loin de la bienveillance qu’on vous enseigne ici pour devenir archanges… Vous voulez finir déchus, ma parole ? Filez dans le bureau du Grand Esprit et expliquez-lui tout ce cirque. Je doute que ça enchante vos parents.

La tête basse, les deux élèves passèrent devant le maître et quittèrent la classe. Les autres écoliers qui attendaient dans le couloir entrèrent en silence pour regagner leurs places. L’enseignant balaya la salle du regard, il ne décolérait pas.

— Et tous autant que vous êtes, je suis surpris que vous n’ayez pas essayé d’arrêter vos camarades avec plus de vigueur ! « Celui qui laisse faire est à moitié responsable. » C’est surtout valable pour toi Raphaël, tu étais juste à côté d’eux.

Les petits anges se regardèrent les uns les autres, penauds.

— J’espère que vous méditerez sur ces évènements et sur l’usage de vos pouvoirs. Maintenant, à vos plumes, nous allons continuer le cours sur l’influence des religions sur la géopolitique humaine. Opérateur, veuillez projeter une carte de la Terre, s’il vous plaît.

 

FIN

 


 

J’espère que ce court texte vous aura amusé.
En 2017, puissent les tensions religieuses et internationales s’apaiser. Puissent les élections présidentielles faire souffler un vent meilleur sur notre pays…







Déjà 2 commentaires pour “« À vos Plumes ! » : nouvelle humoristique sur un sujet pas très drôle…

    1. Jérémie Auteur de l’article

      Coool, content que ça t’ait plu 😀 La prochaine est en cours d’écriture et une autre est déjà chez un éditeur (patience…) !

      Répondre

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